Mardi 8 mai 2012
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OUI, comment oubier cette lettre
Cher poète,
Vous n'êtes pas l'esclave d'un sujet, vous n'êtes pas un poète de circonstances. Vos poèmes sont votre façon d'être. S'il vous arrivait, un jour, de n'en plus écrire, vous continuriez à
vivre, riche de ce supplément d'âme qui est sans doute la seule distinction valable séparant les pauvres des riches, ceux qui ont reçu la grâce de ceux qui en seront à jamais dépourvus.
Vous êtes parmi les riches, Roger Frey. Lourd d'une cargaison de rêves, d'images et d'émois, prêt aussi à la basculer face à l'autrui douloureux. Je vous sais grè de sympathiser avec
l'enfant mort de Dien Bien Phu et d'oublier pour lui "les légendes de naufragé et un kaleidoscope d'images pas toujours neuves. Mais je vous sais aussi grè de descendre en vrille au fond de votre
mémoire et de refuser l'oubli, ce non-être. Tout de votre poème "Souvenances" me touche et certains vers "ellipses aérées" font mouche. Si "le royaume adolescent profilé à l'extrémité de la
phrase n'y est pas trahi, l'enfance ne l'est pas davantage , dans "un enfant court - un cri dans la gorge- faisant son tout du monde" et surtout, surtout "Déjà s'ébauchent les gestes interdis "
"les pelouses se ferment à nos vies".
J'aime spécialement ces images à la pointe sèche apparemment plus pauvres que d'autres, mais tellement plus significatives. Dans "Défaillance" c'est " le train s'enfuit, je ne suis plus"
qui m'a accrochée alors que "les éméraudes promises " et "le char de feu" demeuraient pour moi sans pouvoir. Je donne volontairement à cette remarque son ton subjectif. Est-il en dernière analyse
(à l'exceptions de remarques techniques) d'autre critique que celui d'une correspondance entre la sensibilité du lecteur et celle du poète ? Je m'en voudrais surtout de jouer les pontifes ! Déjà
vous avez deviné, connaissant un peu votre lectrice" que " L'homme" est un poème selon son coeur. Mon crayon a marqué d'un trait approbateur " Vent perdu pour qui ne l'entend" " une étoile dans
le ventre" "ils marchent vers ... et la toute dernière strophe, si belle en alternances, et son rythme brisé qui est bien celui de nos partages/
Le trait qui marque dans " Couleurs" : " Noisette à claire, écorce satinée de lumière" trahit, comme il se doit une adhésion plus légère, toute de surface, le sourire accordé à une
image juste. Et depuis hier, pour avoir par hasard, marché un bref instant derrière une fille rousse aux cheveux longs, je viens d'annexer la dernière strophe.
"Entre midi et minuit "porte son poids de silence et de sursis, très spécialement dans la première strophe et les deux derniers vers très suggestifs" "Minuit - aiguilles jointes- le temps
cesse".
" De derrière mon front" est pour moi riche de résonances, tout un remuement de vie profonde, rêves, émois, mots perdus qui font "le poids de l'être", la phosphorecence de son regard, la
spirualité ou la tendresse de son sourire, le fléchissement de sa voix affleure ici, tout comme cette promenade intérieure où "le remous des vagues" se heurte à "l'unité de la pierre.
Hé oui, la route vous amené " à la rencontre de vous même et ce pouvoir vous est dévolu " d'enfoncer les portes avec les yeux" car telle est la magie détenue par le poète. Il n'est
point de corps opaque pour ce vitrier du rêve. Enfin, ce très beau vers, incantatoire " Partage, juste partage des amours inachevées " pourrait servir d'exergue à votre oeuvre.
Fraternellement à la manière du Villon, de la Ballade, " Frères humains etc.
M-V. V
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