Nord Express-1

Nord Express -1

 

Le train filait. C’était le Nord Express. Je me souviens. Je crois me souvenir. C’était hier, c’était loin, à moins que ce ne soit demain. La gare de Köln (Cologne en français, comme l’eau qui sent bon), je ne sais pas, je ne sais plus. Elle, la passagère d’en face croit tenir sa vengeance. C’est stupide que je sache. Elle espère quoi, la pauvre fille. Les années passent et le Nord express poursuit son chemin, convoyant de langoureux italiens, rêvant, innocentes ou pauvres créatures, de scandinaves platinées. Sait-elle seulement la passagère d’en face, qu’à un certain moment venu, et il vient toujours, plus vite parfois qu’on ne le voudrait, il n’y a plus rien à espérer, à attendre, où seulement une floraison de tendres souvenirs, par exemple une frêle jeune fille brune, sur le quai d’une gare, qui agite un brin de jasmin, qui sourit à celui qui s’enfuit et dont elle pressent qu’il ne reviendra jamais, never more, never more.

 

Le Nord Express est devenu désormais un train propre, électrifié, sans escarbilles de charbon, avec plus personne pour se pencher  à la portière. Péricolosi e sporghessi. Tu te souviens. Non tu ne te souviens pas ou tu fais semblant de ne point te souvenir. Moi si, je me souviens, les yeux ouverts, écarquillés, comme si c’était hier ou alors demain dans un rêve fabriqué au fond d’un verre de whisky.

Quand elle a faut glisser la porte du compartiment, une bouffée d’air froid est entrée avec elle et quand je pale de froid, c’est peu dire, glacial il était cet air venu d’ailleurs, de derrière les miroirs où la mort se cache, tapie, sournoise. Il n’était pas seul mais accompagné d’un étrange parfum, celui que dégage des fleurs tout juste décomposées, un parfum morbide et enivrant.

Elle portait un imperméable mastic, tout ce qu’il y a de plus ordinaire et un maigre bagage de toile qu’elle fit glisser d’un coup de talon sous la banquette, en moleskine usée, cela je m’en souviens très précisément, comme je me souviens de ses bottines aux talons légèrement éculés  et de ses genoux un instant découverts par le regard que je laissais glisser entre mes paupières mi-closes. Je sentais son regard se poser sur moi, impudique, froid comme l’air qui était entré avec elle. Elle me devinait, me sondait, me soupesait. Il allait falloir me défendre. Et pour cela que faire d’autre que l’imaginer, percer son mystère, à travers les quelques indices déjà en ma possession, ce parfum insolite, cet imperméable mastic, ces bottines éculées et ces genoux de lune qui me faisaient frissonner d’autre chose que de froid. Elle était, probablement de nationalité allemande. Lui donner un prénom, c’était la première chose à faire. Anke, cela lui allait comme un gant. Anke quelque chose, Anke Machintruc ou plutôt Anke uberalles, cela convenait bien à une germaine, cela sonnait Wagnérien.

Elle venait de décroiser ses jambes, pour me troubler sans doute.

Que pouvait donc faire Anke dans cette vie que l’on dit de tous les jours, comme si la nuit n’existait pas ; comme s’il n’y avait de possible, de vie de toutes les nuits, de vie rêvée, inventée ou encore de vie sur mesure, une sorte de prêt à porter, grand faiseur, sortie de l’imagination de quelque poète égaré. A défaut de rêve, c’est la réalité qui m’éclaboussa. Bille en tête. Anke, cela coulait de source autorisée, était un flic, un flic en mission. Comme pour me donner raison, elle venait de chausser des lunettes, des lunettes noires pour faire disparaître ses yeux gris comme la crosse d’un pistolet. La comparaison vaut ce qu’elle vaut, pas grand chose, mais c’est celle qui m’est venue à l’esprit à l’instant ou le contrôleur faisait glisser la porte du compartiment. En bon teuton, il nous salua militairement avant de nous demander nos billets. Elle lui tendit le sien sans même sourire, sans même le regarder. Je sentais à travers les hublots noirs, le regard gris toujours posé sur moi, immuable, fixe. Elle me trouve suspect, pensais-je, trop brun, de type méditerranéen, à surveiller de près.  Peut-être voit-elle en moi un trafiquant, voire un proxénète sur le retour qui va relever ses compteurs à Nidelham, un quartier chaud du port de Copenhague… Sur, Anke était dans les stups. Elle était entrée dans la police stupidement pour faire comme papa. Elle avait même participé à un stage en France, à Strasbourg plus précisément, au commissariat de la «nuée bleue », un drôle de nom, me direz-vous pour un commissariat, mais c’est ainsi. Aujourd’hui elle partait en mission dans le cadre d’une enquête drivée par Interpole.

Elle voyageait en seconde pour ne pas attirer l’attention des maffiosi qui occupent les wagons-lits. Etait-elle armée ? Sans doute qu’oui. Où pouvait-elle bien dissimuler son calibre, dans son maigre bagage de toile coincé entre ses bottines… Je m’obligeais à ouvrir les yeux et mon regard se heurta aux hublots noirs. Les lèvres de Anke eurent un frémissement et j’eus un court instant l’impression qu’elle allait enfin parler, m’adresser la parole, mais rien, toujours le silence pesant, sa voix qui restait inconnue et ce parfum. Ou l’avais-je déjà perçu cette odeur ? Car il s’agissait plus d’une odeur que d’un parfum. N’était-ce pas dans un cimetière ? Sans doute mais pourquoi s’attachait-il à Anke, d’une façon à la fois mortifère et voluptueuse. Mais bien sur, comme disait l’inspecteur Bourrel à la télé, mais bien sur, Anke venait de perdre son flic de papa, victime d’une cirrhose contractée dans les arrière salles de police. D’où les hublots noirs pour cacher ses paupières gonflées, pour masquer le regard gris embué par le chagrin. Elle était seule au monde maintenant, sa mère s’était enfuie il y a bien longtemps avec un bel italien. Ce qui expliquait, sans le justifier, le ressentiment qu’elle éprouvait désormais pour les peaux mates, brunes.

 

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