Shima craignait son père, un Lébou, mais elle ne parvenait pas vraiment à l'aimer, elle s'efforcait de le respecter . Elle ne pouvait oublier qu'il avait voulu la faire exciser par le forgeron du village, sa deuxième femme s'y était opposée avec violence, c' était une Bambara comme la mère de Shima. Celle-ci se sentait beaucoup plus Bambara que Lébou. Sa peau était bien plus claire que celle de son père. Elle était contente de cela, fière même le toubab, lui, était bronzé. Il est presque aussi noir que moi, pensa-t-elle et elle sourit.

Elle souriait encore lorsqu'elle arriva à l'épicerie, une dizaine de mètre carrés encore plongés dans une semi-obscurité dont émergea. Farès, un libanais débarqué à Ngor, il y a une dizaine d'années. Il avait connu Shima enfant et il lui arrivait encore de lui offrir un bonbon en lui disant "quand tu seras grande je te prendrai pour femme et tu auras autant de boubous que tu le désireras, de toutes les couleurs, mais attention", ne manquait-il pas d'ajouter, "je veux être le premier". Shima comprenait qu'il plaisantait parceque cette union n'était pas, elle le savait, possible. Le Libanais déjà marié était chrétien et elle n'ignorait pas que son dieu lui interdisait d'épouser plusieurs femmes.
De toutes manières elle n'aurait pas aimé l'avoir comme mari, il était bien trop petit et elle trouvait qu'il sentait là chèvre. Elle prit un paquet de cigarettes, des allumettes, un peu de beurre qu'il enveloppa dans du papier marron. Cela faisait 800 frs CFA. Marques les, dit Shima, le toubab passera te payer cet après midi. Fares marmonna un aquiescement. Il paraissait ce matin là de méchante humeur et ne lui offrit pas de bonbon.
Elle décida de s'en retourner par la plage. Les vagues étaient bruyantes et elles charriaient du varech. Shima aurait aimé s'allonger quelques minutes sur le sable, rêver, se raconter, comme elle le faisait souvent, une histoire où elle serait très belle, aurait plein de sous et pourrait aller visiter le Sud de la France, peut être même Paris. Le toubab lui servirait de guide et la présenterait à tous ses amis -suis je jolie, se demanda-t-elle .
Elle savait seulement que les hommes la regardaient souvent avec insistance. Cela ne lui plaisait guère et ne prouvait pas grand chose, les hommes étaient des hommes, des chasseurs. Un jour, dans le miroir accroché au mur de la chambre elle avait surpris le regard du toubab posé sur ses reins. Elle avait frissonné. De peur ou de plaisir, elle n'aurait su le dire. Une vague lui enveloppa les chevilles, comme pour lui dire: dépêches toi.

Le toubab ne dormait pas. Il faisait semblant. Trop lontemps il avait fait semblant, mais il ne pouvait s'en empêcher . Il avait peur de se montrer, tel qu'il était fragile, venu d'ailleurs, d'une lointaine galaxie, d'une autre époque, il n'aurait su le dire. Demi -sommeil, demi -rêve ? Il avait aperçu Shima soulevant la tenture qui séparait les deux pièces, il avait alors clos ses paupières sur cette vision, il l'avait enfermée, retenue prisonnière. Le toubab vivait de rèves depuis cette enfance que l'on dit tendre et qui trop souvent ne l'est pas. Il ramena jusqu'à son menton le drap de couleur, léger, qui l'enveloppait et se souvint des draps blancs, épais et rudes d'autrefois.