Il regarda les longs doigts de Shima agiter la cuillère à café dans son bol. Elle s'était pour ce faire pencher sur lui. Il sentait son souffle et peut-être, mais n'était ce pas du à son imagination, la chaleur de ses seins. La cuillère s'agitait toujours, un peu plus longtemps que de raison. Shima se redressa et le toubab se retrouva seul, comme un enfant injustement puni et qui pour se venger décide de bouder. Ve chercher le ventilateur dit-il durement, il faut chasser ses mouches. Elles sont insupportables.
La première bouffée de cigarette le détendit. Il devinait Shima qui passait la serpillière dans la minuscule salle d'eau. Tout à l'heure, elle lui dirait, d'un air consterné comme si la faute lui en incombait. -Ce matin, il n'y a pas d'eau en haut. Ce qui en clair signifiait: la douche ne fonctionne pas, manque de pression. Comme souvent Ill faudrait recourir aux baquets, aux seaux, remplis sur le coup de 4 heures du matin par Shima. Pour nettoyer les toilettes; on utiliserait de l'eau de mer. Il croyait entendre sa grand-mère. A la guerre, comme à la guerre, aurait-elle dit. Qu'aurait-elle pensé en le voyant dans cette cahute, c'est le terme qu'elle aurait employé, avec cette jeune négresse, c'est encore le terme qu'elle aurait employé. Qu'aurait-elle dit ? Jeunesse perdue... sans doute, comme cette nuit où il était rentré ivre et avait vomi bruyamment au pied de son lit. Perdue sa jeunesse? En fuite plutôt, et il avait traversé l'océan pour essayer de la retrouver. Il lui avait couru après dans les boîtes de Dakar, il avait tenté de la saisir dans les bras de Maïmouna, Binta, Mame Néné, Awa et quelques-uns autres. Shima, lorsque ces femmes chimères repartaient au petit matin, leurs souliers à talons hauts à la main car il était difficile de marcher dans le sable, Shima les regardaient de haut en bas avec flottant sur ses lèvres un sourire qui en disait long sur la considération qu'elle leur portait. A ce moment là, le toubab lui faisait horreur.
-Tes draps, disait-elle, donne-moi tes draps, il va falloir encore les laver.Ce matin là, si elle avait pu lire dans ses pensées, elle aurait été heureuse. Le toubab avait pris la décision de mettre un terme à ses escapades dans les nights club de Dakar. Tout y était trop facile, banal à en pleurer, jusqu'à la musique qui ne différait pas de celle qui berce les insomniaques de saint Tropez. Il réalisa que demain était dimanche, le jour de congé de Shima.
D'un geste, il lui fit signe d'approcher.
-Demain, si tu veux, je t'accompagne chez tes parents
Ses yeux s'agrandirent-Chez mes parents, mais c'est loin, plus loin que Rufisque, dans la brousse. -On prendra la journée, deux s'il faut. -Mais comment..... Il devança la question: -Je louerai la voiture de Kaliba, pour 15.000 il marchera.
Cette nuit là, elle eut beaucoup de peine à s'endormir. Tout juste commençait -elle à s'assoupir lorsqu'elle sursauta. Dans la chambre d'à côté, le ventilateur venait de s'arrêter. Une coupure de courant ! Elles étaient fréquentes. Shima prêta l'oreille dans ce silence qu'elle trouvait inquiétant, la respiration du toubab lui parvint, heurtée. Elle pensa à son âge qu'elle ne connaissait pas, à ces détestables Malboro Light, à l'océan, à la France qu'elle ne connaîtrait sans doute jamais. Le ronronnement du ventilateur reprit. Dans le noir, Shima sourit et son sourire éclaira la nuit dans laquelle le toubab était plongé. Il rêvait. Shima aurait aimé savoir qu'elle était dans le rêve du toubab, mais pour l'heure, elle s'endormait, enfin, à son tour, doucement, avec pour dernière pensée, un peu floue, le griot de son village qui connaissait de belles et douloureuses histoires d'amour.
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